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Tribunes reçoit François Ruffin à l'ESCP

Le 7 octobre dernier, nous recevions le député de la France Insoumise et rédacteur en chef du journal Fakir, Monsieur François Ruffin qui a exposé aux étudiants sa vision du plan de relance, de la question environnementale à l’heure de la mondialisation ou encore son ressenti face à situation politique actuelle.


Le plan de relance présenté en septembre dernier affiche des ambitions élevées sur le plan écologique, les mesures proposées sont-elles suffisantes pour atteindre ces objectifs ?


François Ruffin déplore des mesures de « saupoudrage » qui soignent les conséquences et non les causes réelles du problème écologique. Il lui semble ainsi urgent de recourir à une économie dirigée comme le président américain Roosevelt a pu le faire dans les années 30 aux États-Unis ; c’est-à-dire qu’il faut canaliser les capitaux, l’énergie, le savoir-faire et la main d’œuvre vers des secteurs clés comme l’agriculture, l’énergie et le transport. Pour le député, nous sommes en guerre climatique. Plus qu’une transition écologique, c’est un choc écologique qui s’impose. À ses yeux, la bête à abattre est le libre-échange, dont la main invisible conjuguée à la toute-puissance des acteurs privés nous mène au désastre. Il refuse par exemple de croire que la baisse des impôts sur les sociétés entrainera la relocalisation massive des unités de production et ce, même pour les industries stratégiques. Puisque la question économique prime encore sur l’urgence environnementale. Le député s’indigne ainsi d’avoir été l’un des rares à s’opposer à la réintroduction des néonicotinoïdes à l’Assemblée.


Comment dès lors inverser la tendance et faire primer l’écologie sur l’économie ?


Les entreprises sont la clé de voûte à la réussite de ce choc écologique. Or, comme le souligne François Ruffin, celles-ci sont sous le joug d’actionnaires qu’il juge cupides et tout-puissants, les comparant ainsi à des monarques absolus comme l’a fait avant lui le socialiste Jean Jaurès. Il appelle d’une part à réformer le mode de gouvernance des entreprises en intégrant les salariés, les consommateurs, les ONG aux processus de décision et d’autre part à renforcer l’autorité de l’État face aux multinationales. Il s'offusque en effet de voir l’État faire respecter des mesures sanitaires strictes sans pour autant être capable de tenir tête aux grandes entreprises mondiales.


Comment amorcer cette vague de changement ?


Pour le député, la réponse est simple: il faut s’en donner les moyens. Autant attaché à la cause environnementale qu’à la cause sociale, il rappelle avec émotion l’un des plus beaux accomplissements de la République : le plan de sécurité nationale qui a permis à une grande majorité de personnes retraitées d’échapper à la misère, faisant ainsi passer le taux de pauvreté des plus âgés en deçà du taux de pauvreté national. D’une solidarité familiale, voire subie, la retraite est devenue une solidarité nationale, sociale et ce, pour le bien du plus grand nombre. Un tel changement pourrait également être opéré pour le financement des études des jeunes, ce ne serait plus la famille qui paierait les frais de scolarité mais la société tout entière, comme pour les retraites. Encore faut-il que les dirigeants aspirent au changement.


Le député admet avoir un rôle plus spirituel que décisionnel, plus représentatif que déterminant dans les décisions, conscient néanmoins de son importance dans le cœur des gens qui le soutiennent. Il résume ainsi son ressenti par la pensée du philosophe marxiste italien Antonio Gramsci « pessimisme de la lucidité, optimisme de la volonté ». Pessimiste car il reconnaît que l’apathie politique ambiante est la principale cause d’inertie du modèle français sur le plan environnemental et social, au même titre que la toute-puissance de la finance sur nos dirigeants.


La mondialisation est finalement au cœur du problème pour le député car il s’agit d’une machine à dumping social, environnemental, fiscal mais également démocratique. Les décisions censées être prises librement par les citoyens sont ainsi imposées par la loi de la concurrence, la réinstauration des néonicotinoïdes en est une flagrante démonstration. Un retour au protectionnisme apparaît donc indispensable pour mettre fin à cette tyrannie du marché.


Qu’attendre de l’avenir politique de notre pays ?


Avec pragmatisme, François Ruffin rappelle la pensée de Lénine qui affirmait qu’ « une situation prérévolutionnaire éclate quand ceux d’en haut ne peuvent plus, ceux d’en bas de veulent plus et ceux du milieu basculent avec ceux d’en bas ». Loin de vouloir prédire une révolution et encore moins de s’en faire l’initiateur, François Ruffin croit profondément en la force de la masse. Le mouvement des gilets jaunes est une véritable révélation et un regain d’espoir. En effet grâce à ce mouvement, « les silencieux devenaient bavards, les résignés se mettaient à espérer, les invisibles devenaient hyper visibles avec des gilets jaunes sur les ronds-points ». L’émancipation des populations face à l’idéologie dominante est la première étape pour remporter la bataille des idées, la bataille sociale. Néanmoins de tels changements ne pourraient s’effectuer que sur le temps long, en l’espace de plusieurs décennies, à l’usure finalement.


Le temps n’est cependant pas le seul obstacle à l’évolution politique de notre pays. En effet, si la poussée populaire est essentielle au changement, elle n’est pas suffisante et doit se combiner avec la représentativité politique. C’est par exemple la conjonction de la rue et des urnes qui a permis au Front Populaire d’instaurer les 40h et les congés payés dans les années 30. Il se pose également le problème de la grande division des classes. Le député estime ainsi que la mission de la gauche est de rassembler les classes populaires et les classes intermédiaires autour de la volonté de briser l’oligarchie incontrôlable qui ne sert que les intérêts du marché.



Propos recueillis par Philippine Davied, Responsable du Pôle Communication et Editorial de Tribunes ESCP 2021, pour Monde des Grandes Écoles et Universités

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